Chez les personnes traumatisées, des processus mentaux se répètent de façon automatique et compulsive : sensations physiques intenses, pensées intrusives, gestes ou comportements involontaires. Par exemple : une patiente hystérique qui revit compulsivement des crises de paralysie ou des sensations de strangulation liées à un événement passé, sans pouvoir les contrôler conscienmment. Le passé envahit le présent comme si le temps s'était figé. Ces observations, confirmées par la neurobiologie, montrent comment le cerveau stocke mal les expériences traumatiques.
On distingue deux formes principales de traumatisme :
- Traumatisme accidentel : un évènement isolé et dépassant les capacités d'adaptation chez l'adulte, comme un accident grave ou une agression. Exemple : un vétéran de guerre revit en boucle l'explosion d'une bombe (flashbacks visuels, bruits, odeur de brûlé), même des années plus tard, déclenché par un feu d'artifice ou un bruit fort.
- Traumatisme développemental ou complexe : des expériences répétées dans l'enfance souvent infligées par les figures d'attachement (maltraitance physique, négligence émotionnelle, abus sexuels). Exemple : une personne ayant subi des violences répétées de la part d'un parent développe une hypervigilance permanente, se sentant constamment en danger même dans des situations anodines (comme une dispute banale au travail), car son cerveau a appris que le monde est imprévisible et menaçant.
Le cerveau est un organe prédictif : il anticipe les évènement à partir des expériences passées. Après un trauma, des stimuli neutres déclenchent des réactions automatiques de peur. Exemple : un enfant battu par un adulte portant une veste jaune réagit par une tension immédiate et inexplicable en voyant une veste jaune à l'âge adulte, sans savoir consciemment pourquoi.
Conséquences physiologiques et psychologiques courantes :
Désynchronisation corps-esprit et avec l'environnement : la personne se sent coupée des autres, vide ou anesthésiée émotionnellement (incapable de joie autant que de douleur intense). Exemple : un soldat de retour de mission ne ressent plus d'amour pour sa famille ; il est "fermé" pour se protéger des sensations insupportables.
Addiction au trauma ou à des substances : pour réguler les sensations. Exemple : un vétéran du Vietnam devient alcoolique pour calmer les tremblements et l'hypervigilance ; ou une personne se sent "vivante" seulement dans des relations violentes, car son cerveau s'est adapté au chaos.
Compulsion de répétition : revivre inconsciemment des situations similaires. Exemple : une survivante d'abus sexuels dans l'enfance se retrouve répétitivement avec des partenaires abusifs, car ces dynamiques la font se sentir "familière" et énergisée, même si destructrices.
L'impact des écrans : un facteur aggravant distinct mais lié. Les écrans (smartphones, tablettes, jeux vidéo, réseaux sociaux) constituent un problème à part, mais qui peut aggraver ou imiter certains effets du traumatisme, surtout chez les enfants et adolescents. Le cerveau reçoit des stimulations intenses et rapides via des images, sons et récompenses virtuelles (likes, notifications, niveaux gagnés), ce qui active fortement le système de récompense dopaminergique. Cependant ces expériences restent déconnectées du corps et des relations réelles : il n'y a pas de contact physique, pas de synchronisation rythmique avec d'autres humains, pas de joie partagée dans le monde tangible. Exemple : un enfant ou un adolescent passe des heures sur des jeux vidéo violent ou des réseaux sociaux, Il se sent "vivant" et excité grâce aux montées d'adrénaline et aux récompenses instantanées mais quand il éteint l'écran, il ressent un vide profond, de l'irritabilité ou une incapacité à se concentrer sur des activités calmes ou sociales réelles. Son cerveau s'habitue à un niveau élevé de stimulation ; le calme devient insupportable, comme chez certaines personnes traumatisées qui ne supportent plus les situations paisibles.
Cette dépendance aux écrans peut créer une forme de désynchronisation sociale : la personne rit seule devant une vidéo, mais ne rit plus avec les autres dans la vraie vie. Elle développe une anesthésie émotionnelle partielle vis-à-vis des relations humaines authentiques. Chez les enfants très exposés tôt, cela perturbe le développement normal du système d'attachement et de la régulation émotionnelle, rendant plus vulnérable à des traumatismes ultérieurs ou à des troubles anxieux/dépressif. Les éducateurs et chercheurs commencent à reconnaître que les écrans excessifs privent le cerveau d'expériences essentielles : jeu physique libre, contact corporel, synchronisation vocale et rythmique avec autrui (chanter, danser, jouer ensemble). Ces éléments sont précisément ceux qui aident à guérir du traumatisme.
Les traitements purement verbaux (comme une psychanalyse classique focalisée uniquement sur la compréhension) montrent souvent leurs limites pour les traumas profonds. Parler aide à donner du sens, mais ne modifie pas toujours les réactions somatiques automatiques. Les approches les plus efficaces impliquent le corps et la restauration de la synchronisation :
Thépapies somatiques : yoga, massage, acupuncture, danse (pour réapprendre l'accordage physique avec autrui). Exemple : après le 11 septembre 2001 à NY, peu de troubles traumatiques durables se sont développés grâce à la solidarité collective, aux rassemblements de quartier, à la bienveillance mutuelle et à l'absence de secret ou de honte ; les gens se soutenaient par de contacts physiques, des chants, des danses improvisées.
EMDR (désensibilisation et retraitement par les mouvements oculaires) : stimulation bilatérale (mouvements oculaires tapotements) pendant l'évocation du souvenir pour recâbler le cerveau. Exemple : un vétéran de l'Irak revivait une de masscasualty (blessés graves); après plusieurs séances de EMDR, l'image perd son intensité émotionnelle (de 10/10 à 1/10 sur l'échelle de perturbation), et il intègre la croyance "je suis en sécurité maintenant". Autre exemple : une survivante d'agression sexuelle se sentait coupable et honteuse ; après EMDR, elle décrit se sentir "légère" libérée d'un poids viscéral accumulé pendant des années.
Neurofeedback : hypnose thérapeutique, psychédéliques assistés (comme le MDMA en contexte contrôlé, aidant à replacer l'événement dasn le temps et à se voir comme survivant, non plus comme enfant impuissant).
En somme, le traumatisme est une affaire du corps et de relations synchronisées. Guérir exige de redonner au corps des expériences de sécurité, de mouvement et de connexion. Une société qui prend grand soin de l'attachement précoce sécurisant, d'une éducation bienveillante, d'une limitation raisonnée des écrans chez les enfants et de moins de violence prévient la transmission intergénérationnelle. Le traumatisme n'est pas une fatalité; avec les bons outils, il est possible de restaurer la capacité à vivre pleinement dans le présent.
Selon Bessel Van der Kolk, auteur dont "Le corps n'oublie rien".